Xarkos le Crétois

Un crétois sorti du rang, en quête de respectabilité

Description:

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Bio:

La lune revêtait de mille reflets d’argents les eaux de Sicile. La brise de terre, chaude et chargée des odeurs de myrte et de figuier, faisait filer la trière le long des côtes, vers un nouvel assaut, une nouvelle aventure.
- - Aaah, c’que j’aimerais voir apparaître Gaza, ma cité, derrière ce cap… Une nuit pareille, ça m’rappelle chez moi, quand on revenait de course avec mon père. Et à toi, captaine, ça te fait pas regretter de repartir, encore ? De toujours pas rentrer chez toi ?, soupira le Phénicien qui était à la barre, ce soir.
Sans détacher ton regard du large, tu lui répondis :
- - Repartir ? Rentrer ? Mais, c’est exactement maintenant que je rentre chez moi. Mon foyer, c’est ici, en ce moment, sur mon bateau !
- Tiens, je croyais les Crêtois plus attachés à leur patrie ? Ou au moins, à leur famille !
- Oh, tu sais, la Crête, ça va faire 20 ans qui je n’y ai plus remis les pieds. Je ne sais même pas ce qu’est devenu mon père. Il a probablement coulé avec sa barcasse, à moins qu’il ne se soit étouffé en re suçant de vieilles arêtes !
Tu crachas par dessus bord pour conjurer le mauvais sort.
- Que d’amertume, captaine ! On devrait pas parler comme ça de son père, les Erynies guettent !
- Qu’elles l’emportent, lui ! Il m’a quasiment vendu à un pirate pour se payer sa gnôle, le barbon. Remarque, s’il l’avait pas fait, moi aussi je ferais pourrir du poisson pour gagner trois bronzes au marché ! Après tout, je ne devrais pas lui en vouloir, au vieux…
- Tiens donc, captaine, comme ça, vous avez été pirate ?
- Ouais, bon, plutôt que jacasser comme deux vieilles femmes, faudrait plutôt qu’on ouvre l’œil. On est sorti pour surprendre les Carthaginois à l’aube, faudrait pas qu’ils aient eu la même idée… Concentre toi donc sur ton cap, et moi sur l’horizon ! répondis tu en faisant jouer ton arme dans son fourreau.

Ce phénicien et sa grande gueule… Il n’empêche, maintenant, les voilà qui affluent, les souvenirs… Une mer d’argent comme celle là, c’est exactement ce que tu apercevais à chaque détour du chemin, la nuit où ton père t’a emmené à la ville pour être « présenté » au Protecteur. La veille au soir, autour du vieux filet familial qu’il fallait ramonder après chaque sortie, il avait annoncé qu’à 12 ans, tu étais largement assez vieux pour cela. Les yeux de ton jeune frère s’étaient assombris de jalousie, tandis que le regard de ta sœur avait brillé d’admiration. Bizarre, comme on se raccroche à ces petits souvenirs, quand il ne reste rien d’autre. Quand enfin, après quelques années de mer, tu étais retourné à la masure familiale, tu n’y avais trouvé qu’un lambeau de filet flottant au vent accroché aux poutres calcinées du toit effondré.
Et oui, en fait de « présentation », c’est d’une rame dont tu as fait connaissance, après avoir été embarqué de force à bord de la trière d’Eristos, le Protecteur de la région. D’ailleurs, ton manque de confiance envers les autres provient certainement de ce matin, lorsque ton père, prétextant une crampe subite, t’a laissé monter seul à bord « pour ne pas fâcher le protecteur par un retard »… Comme si quelqu’un comme Eristos pouvait attendre la venue de deux pouilleux comme toi et ton père. En tout cas, tout amour filial a disparu lorsque, au travers de ton trou de nage, tu as vu ton père échanger une bourse avec l’intendant du bord…
Une même lune brillait aussi lorsque, trois ans plus tard, vous rentriez enfin au port, votre navire blessé se traînant sur la mer des Cyclades. Et pour la première fois depuis 3 ans, ce clair de lune, tu pouvais t’y baigner entièrement, sur le pont, et pas seulement en voir le reflet au bout de ta rame. En fait de noble « protecteur », Eristos était surtout un écumeur des mers, tout à tour marchand et pirate ! Et pendant trois ans, tu avais ramé des Cyclades au Pont, jusqu’à ce que ce matin là, un navire Lagide vous prenne en chasse au large de l’Ionie, et finisse par vous aborder peu avant le coucher du soleil. Les épibates alexandrins furent à deux doigts de passer tous les vôtres au fil de l ‘épée. Mais c’est toi qui brisa leur élan, lorsque, surgissant comme un démon de ton banc de nage, tu assommas leur officier d’un coup herculéen de ta rame brisée. Les Egyptiens désorganisés, Eristos réussit à reprendre le contrôle de son navire. Après avoir pris le large, il te fit monter en grade sous cette même lune d’argent !
Et c’est sous la lune à nouveau que tu vis pour la dernière fois le navire d’Eristos, à quai, à Milet, trois ans plus tard. Tu avais alors les fers aux pieds, et on t’entraînait vers l’esclavage en Egypte. Si ton action d’éclat le jour de l’abordage t’avait permis de devenir en quelques années le second d’Eristos, c’est aussi que ta force brute faisait écho à sa sauvagerie grandissante. Pendant ton ascension, Eristos était devenu de plus en plus gourmand, et de moins en moins disposé à perdre du temps en marchandage pour s’enrichir. Vous vous êtes attaqué à tout ce qui flottait avec un semblant de cargaison. Pour vous couvrir, vous ne laissiez aucun survivant derrière vous, et ne pratiquiez pas la rançon. Indifférent aux changements du monde, vous étiez tombés dans une spirale d’or, de feu et de sang. Après un assaut particulièrement juteux, vous aviez décidé d’aller fêter ça dans une grande ville, riche de plaisirs pour qui peut se les offrir. Or l’antique Milet était le port le plus proche. Hélas, ce qui vous avait échappé, c’est que la ville venait de tomber entre les mains de Lysimaque, Roi de Thrace et d’Ionie. A peine aviez vous eu le temps de déboucher la première amphore dans le meilleur lupanar de la ville, que vous étiez encerclés, arrêtés, jetés au cachot. Enfin, les chanceux parmi vous, parce qu’Eristos, et ses officiers les plus anciens, eux, ont été immédiatement égorgés. Il faut dire que l’Archonte à qui vous aviez payé les taxes d’amarrage avait été rançonné cinq ans plus tôt, au large de Byzance, par Eristos lui même. Tu n’étais qu’un rameur anonyme à l’époque, tu as donc échappé à la vengeance de l’officier. Enfin, échappé… Au fond de la câle suintante du navire qui t’emmenait en captivité, vendu comme esclave à un marchand Egyptien, pas sûr que tu n’aies pas envié le sort de ton capitaine…

Ca, pas de souvenir de mer aux reflets argentés pour ton séjour chez les Ptolémées. La richesse de l’Egypte, c’est le blé. Et vue ta carrure, on a trouvé que tu remplacerais efficacement un âne pour actionner une noria pour l’irrigation. Comme tu savais ramer, tu t’es ensuite retrouvé sur une des barges qui remontaient le Nil pour amener le blé à Alexandrie, mais côté lac. Puis, comme au bout de deux ans de captivité, tu donnais tous les signes d’une docilité résignée, comme si ton destin avait fini par briser tout élan chez toi, et donc toute velléité d’évasion, tu as été utilisé comme homme de peine pour charger le blé (et autres marchandises) sur les bateaux en partance, côté mer.
Peut être étais tu effectivement brisé, peut être la vie n’avait elle plus rien à t’offrir ? Après tout, tu n’étais qu’un misérable fils d’un misérable pêcheur, qui s’était baigné d’illusions et de violence…Ou peut être est ce le vent du large, la lune qui brillait sur les flots qui t’ont sorti de ton apathie. Toujours est il que c’est à nouveau sous un clair de lune que tu t’es faufilé à bord du bateau que tu avais chargé dans la journée. C’était un navire marchand de la flotte que le roi Ptolémée Ier Sôter avait armé pour soutenir Pyrrhos d’Epire, son protégé, alors en difficulté face Lysimaque en Macédoine (c’était il y a 15 ans). Assez rapidement, avant que tu ne sois découvert, caché entre les amphores de blé, à la sortie du port d’Alexandrie, le navire a pris un méchant ris, heurté les récifs, et le capitaine (un Epirote de la suite de Pyrrhos) est tombé à l’eau (avec quelques marins). Tu lui as sauvé la vie en plongeant pour le ramener à bord. Du coup, reconnaissant et impressionné par tes compétences (faut dire, t’as démarré jeune), et faute de bras également, il avait fait de toi son second avant d’arriver en vue des côtes d’Epire.
Dans les années qui suivirent, tu as donc écumé les eaux d’Epire, transporté notables, soldats et marchandises…Tu as même effectué quelques missions discrètes jusqu’ Alexandrie pour Pyrrhos. Il faut dire que Callistos, ton protecteur, savait mener ses affaires et était entre temps devenu suffisamment riche pour prêter de l’argent à son roi et être du coup très intéressé au succès de ses entreprises. Tout naturellement, tu as donc suivi ce grand roi, il y a dix ans, lors de ses expéditions en Grande Grèce à la rescousse de Tarente contre les barbares Romains, puis en Sicile contre les Carthaginois. A cette occasion, ton protecteur s’était installé en Sicile, et, trop vieux pour voyager, n’avait pas suivi Pyrrhos lorsque ce dernier quitta l’île pour rejoindre la Grande Grèce, toujours sous pression romaine, puis son funeste destin en Grèce continentale (c’était il y a trois quatre ans, Pyrrhos est mort en -272). Tu t’étais d’ailleurs demandé à l’époque si c’était son grand âge, ou bien son légendaire sens des affaires, qui avait empêché Callistos de suivre son suzerain dans sa chute… A cette époque, tu étais devenu capitaine d’une trière de guerre : Callistos s’était tellement enrichi qu’il s’était acheté un droit de Cité à Agrigente, où on l’avait fait trièrarche, et c’est tout naturellement à toi qu’il avait confié le commandement de ce navire.
La lune brillait également alors que tu contemplais atterré Agrigente en flammes, fuyant à bord de ton navire la ville retombée aux mains des Carthaginois. Tu emmenais avec toi Hiéron et tout son état major. Ancien bras droit de Pyrrhos, ce Syracusain avait la charge de la défense de la ville face au retour vengeur des Carthaginois. Il y réussissait plutôt bien, jusqu’à ce que, par une trahison soudaine, les Puniques s’infiltrèrent dans la ville et faillirent passer tous ses défenseurs au fil de l’épée. Toi, tu préparais ta trière à prendre la mer pour escorter un des bateaux de Callistos lorsque cela arriva. Malgré tes tentatives désespérées pour rejoindre la villa de ton protecteur, au cours desquelles tu combattis côte à côte avec Hiéron dans les rues de la ville, tu fus contraint d’abandonner ton vieil ami pour sauver ta vie, ton navire et ton équipage. Une nouvelle fois, ton destin te faisait prendre le large sur la mer d’argent vers un avenir incertain…
Tu n’as plus aucune nouvelle de ton ancien protecteur (est il seulement encore en vie?), mais tu es passé avec ta galère au service de Hiéron, qui est devenu ton triérarche. Aujourd’hui, ’il est un des deux stratèges de la Syracuse, à la tête de la faction belliciste du Sénat de la cité. Du coup , tu ne chômes pas, la pression carthaginoise est réelle. Cela dit, ça c’est calmé ces temps ci, puisqu’il semble que Syracuse et Carthage tentent de s’entendre pour se débarrasser des pillards Mammertins de Messine.
Ton équipage (des hommes libres) est encore essentiellement composé de marins/rameurs Tarentins, Epirotes et Etoliens. Tes épibates sont commandés par un jeune et fougueux Spartiate en rupture de ban. Tu n’as que 33 ans,mais tu en as suffisamment vécu pour que la mer sous la lune te semble le seul foyer accueillant qu’il te reste, à toi et à ton équipage de métèques.

Xarkos le Crétois

Les Ombres d'Agathocle DidierForcioli