Chapitre premier

Le soleil affleurait des toits des palais d’Ortygie et étirait l’ombre de Xarkos le crétois devant lui alors qu’il remontait la grève en maugréant. Piétiner son ombre pour répondre à l’appel de son maître, plutôt que voguer vers la gloire, cela peut effectivement mettre de mauvaise humeur. Ou bien était ce l’inconstance des grands ? Pourquoi diable Hiéron l’avait il fait chercher ce matin sur sa trière, annulant son départ, alors qu’il y a deux jours à peine, il lui demandait de partir en chasse au carthaginois ? La semaine dernière, à son retour de la précédente mission, ils s’étaient pourtant déjà partagé les prises, et l’équipage avait été payé. Hiéron avait il des remords sur sa commission ? Pourtant, il n’était pas si gourmand, ou en tout cas, beaucoup moins que d’autres patrons que Xarkos avait connus. Non, ça, ce serait une première. Qu’un aristocrate de l’orgueilleuse Syracuse , aussi vertueux soit-il (et les Dieux savent combien Hiéron dépasse ses congénères sur ce point), renonce à s’enrichir ? Allons bon, autant espérer être aimé d’Aphrodite !
Puisqu’il n’était pas convoqué au Strategeion, ce que Hiéron avait à lui confier n’aurait donc rien d’officiel. Encore une mission secrète dans le dos des marchands du conseil, donc. Et encore une fois, pas de reconnaissance par la cité des services rendus par la galère des métèques. A part ce surnom et quelques monnaies de bronze, c’est tout ce que Syracuse avait jamais octroyé à Xarkos et à son équipage… Jusqu’à l’officier des gardes à la porte qui, ce matin encore, détourne la tête à son passage plutôt que de devoir le saluer. Ils savent pourtant que sans lui et quelques autres capitaines mercenaires, cela ferait bien longtemps que l’or du commerce ne nourrirait plus leur orgueilleuse opulence. Parce qu’ils ne sont plus bien nombreux parmi les aristocrates à oser affronter eux-mêmes les galères puniques pour protéger leurs commerçants. Ah, si Pyrrhos était encore de ce monde, ils feraient moins les fiers, ces siciliètes ventripotents ! Mais bon, pas la peine de ressasser le passé. Les Dieux ont tranché.
Enfin, au moins ce rendez vous avait il lieu en plein jour, et pas dans une obscure taverne à une heure où les honnêtes citoyens honorent les Dieux et leur épouse. Non pas que les honnêtes citoyens courent les rues à cette heure ci non plus. A part les esclaves vidant les pots de la nuit ou allant au ravitaillement, il n’y avait pas grand monde dans les rues de la cité. Quelques marchands ambulants installant leurs étals ou allumant leur brasero, quelques fêtards très attardés titubant jusque chez eux, et l’occasionnelle patrouille de milice, pas de témoin qui pourrait ruiner la réputation du jeune et brillant stratège de la ville s’il voyait le capitaine des métèques frapper si tôt à sa porte.
Par contre, ce qui pourrait faire jaser, c’est de voir dans son patio les esclaves favoris de ce vieux satyre de Laïos d’Ephèse. Lui qui dit se nourrir de l’amour des Muses se fait accompagner d’un couple de jeunes et forts beaux esclaves qu’il appelle, le garçon, Thalios, et la fille, Erato… Ce vieux bouc aurait il réussi à séduire le fougueux Hiéron ? Ce serait étonnant. Après tout, il connaissait lui aussi le vieux courtisan de longue date, et l’avait vu tisser ses toiles autour de Pyrrhos. Même si le Général n’avait jamais vraiment eu la fibre du théâtre, il avait semblé apprécier ce vieil auteur à succès. Après tout, Xarkos devait bien se l’avouer, à son goût, ses tragédies valent bien celles d’Euripide… Mais ça, il ne le lui avouera jamais. Cela dit, ce n’est pas ce qui avait attiré Pyrrhos, vu que Laïos n’avait rien produit durant tout le temps où il avait courtisé le valeureux parent d’Alexandre. Pourtant, à ce qu’il paraît, il n’avait cessé d‘écrire tome sur tome. Non, ce qui intéressait le grand Pyrrhos, c’est que le tragédien avait fréquenté tant de cours royales qu’il en était devenu fin politicien, quoiqu’un peu trop retors, aux yeux de Xarkos. Cela dit, si l’impétueux Molosse l’avait écouté au lieu de se lancer dans sa folle tentative de conquête de la Grèce… En tout, cas, si Hièron l’avait gardé parmi sa clientèle, c’était plus pour ces dons ci que pour la rime. Et puis, le fait même de s’être attaché un auteur si illustre ne pouvait qu’accroître encore le renom du jeune stratège. A politicien, politicien et demi ! Enfin, la présence de Laïos ce matin était surprenante. Pour que ce vieux rimailleur se lève aux aurores, il fallait que Hièron ait usé d’un argument de poids!
Le jeune stratège de Syracuse était déjà en train de faire les cent pas quand le portier introduisit Xarkos dans son Xxsalle de réceptionxx. Un autre que le trièraque se serait inquiété de le voir ainsi, les sourcils froncés, allant d’un mur à l’autre avec assez d’énergie pour les traverser s’il ne tournait sur ses talons au dernier moment. Mais les appréhensions de Xarkos s’évanouirent comme neige au soleil en voyant si agité. Il connaissait son jeune patron depuis assez longtemps pour savoir qu’il n’était pas en colère d’avoir dû l’attendre : c’était ainsi qu’il évacuait son trop plein de satisfaction quand les Dieux lui souriaient.
C’est effectivement d’un ton presque enjoué que Hièron annonça au trièrarque et au tragédien les raisons de leur convocation matinale :
« Ca y est, je la tiens enfin, cette occasion que j’attends depuis si longtemps. O Athena, que n’ai je dû prendre sur moi, toutes ces années, à flatter et cajoler ces pleutres de marchands ! Mais au moins, maintenant, suis je prêt, et cette opportunité d’enfin tout lancer, je l’ai saisie au vol !
Mes amis, vos efforts seront aussi bientôt récompensés, quand je me serai enfin taillé la position qui me revient, je ne vous oublierai pas ! En attendant, je vais avoir besoin de vos services. J’ai obtenu hier soir de la Boulé qu’une mission de la plus haute importance vous soit confiée.
Vous savez qu’il m’avait fallu plus d’une année pour convaincre les membres du Conseil d’agir enfin contre les pillards Mammertins qui ravagent nos terres depuis Messine. Comme non seulement cela ne nuisait pas aux intérêts de Carthage, mais qu’un plus les puniques verraient d’un assez bon œil que nous nous chargions de la sale besogne, les vieux corrompus avaient donnés leur accord pour recruter des mercenaires Celtes et enfin réarmer la Cité. Vous savez aussi ma déception quand ils confièrent ce recrutement à mes ennemis au conseil, et qu’ils me cantonnèrent à la réforme de la formation des éphèbes.
Et bien, apparemment la mission de recrutement a échoué, et dans les grandes lignes encore ! C’est inespéré, car le capitaine à qui elle avait été confiée était homme de confiance (tu le connais bien Xarkos, c’était ton ami Akéos), le meilleur des trièrarques citoyens qu’il reste à cette cité.
Hier ont débarqué de Massalia deux envoyés de Tyrrhanos l’ancien, notre proxénote là bas, qui ont dressé devant le conseil en huis clos un tableau catastrophique de la situation. Non seulement Akéos et ses officiers ont disparu avec les talents qu’on lui avait confié pour l’achat des mercenaires, mais ses marins ont tellement créé de troubles en ville qu’ils sont aux arrêts avec leurs navires. Il semblerait qu’ Akéos ait été enlevé par les barbares celtes, qui veulent le rançonner. Après avoir tenté une expédition punitive (qui semble avoir rompu la paix entre Celtes et Grecs) les marins d’Akéos ont assiégé la maison de Thyrranos en ville en lui exigeant l’or de la rançon. Il a fallu la milice pour les en déloger. Thyrranos nous demande de l’aide pour débrouiller toute cette affaire, avant que les autorités de Massalia n’imputent à Syracuse tous les malheurs qui semble accabler leur ville actuellement..
Comme ils étaient effrayés de perdre un si bon partenaire commercial, il m’a été facile de convaincre les membres du Conseil d’accepter mon offre de financer sur mon or personnel une nouvelle mission, qui non seulement apaiserait la situation, mais recruterait pour la cité ces mercenaires. Pour la cité, mais en mon nom ! Et j’ai même pu imposer les chefs de cette expédition, vous !
Il vous faudra donc tenter de récupérer le plus possible de l’or disparu, de réparer les dégâts que ces idiots de marins ont infligés à notre réputation là bas, et de me recruter de bons et loyaux mercenaires. Ils serviront longtemps, non seulement contre les Mammertins, mais ensuite pour mes ambitions, ici, à Syracuse. Choisissez les bien ! Notre avenir à tous en dépendra.
Vous pouvez dépenser l’or généreusement, je n’attends pas que vous m’en rameniez (mais ne me volez pas trop, tout de même). Seule ombre au tableau, les vieux du conseil vous ont nommé un chaperon (peut être après tout ne sont-ils pas tous aveugles ?), un des leurs, le riche Iphiclès, qui escortera à bord de sa pentère personnelle votre convoi de trois navires marchands lourds. C’est ennuyeux, mais après tout, aussi vaillant sois tu, mon cher Xarkos, ta trière n’y aurait sans doute pas suffi. Si vous retrouvez un peu de l’or perdu de la cité, laissez-le le ramener, cela devrait le contenter. Par contre, il faudra être discret pour le recrutement, il ne devra pas en connaître les termes. Attendez vous à être surveillés.
Le Conseil de Syracuse, par ma voix, vous confie donc le commandement de cette mission, en voici les lettres patentes. A toi, Xarkos, la charge des choses de mer et des actions militaires, et à toi Laïos, la responsabilité non moins ardue de l’enquête et de l’apaisement des autorités Massaliètes. Tous tes talents oratoires seront nécessaires Laïos, si la moitié seulement du récit des envoyés de Thyrranos est vraie. Mais je te fais confiance, ne seras tu pas précédé de ta renommée ? Iphiclès te sera probablement utile à ce propos, il a ses entrées au Sénat de la ville.
Appuyez vous également sur ce vieux brigand de Thyrranos, notre proxénote. C’est Agathocle qui lui avait obtenu le droit de cité à Massalia. Ce vieil étrusque l’avait aidé à faire la nique à Carthage, et ça, ça ne pouvait que plaire là bas. Il a autant intérêt que nous à ce que le commerce entre nos deux cités soit prospère. Vous pouvez donc lui faire confiance, mais dans ces limites, cependant. Il ne se dévouera pas au delà de ses intérêts propres. Après tout, il siège aujourd’hui au Sénat massaliète. Cela dit, j’ai cru comprendre qu’un de ses parents, un cousin ou un neveu, avait également disparu avec nos envoyés. Il en porte déjà le deuil, je crois. Vous ramènerez ses envoyés, qui vous guideront jusqu’à lui.
Quand vous reviendrez victorieux, et ne revenez pas à moins, vous aurez peut être enfin ce à quoi vous aspirez depuis longtemps, mes chers métèques : le droit de cité à Syracuse. Pour vous et peut être quelques un de tes officiers, Xarkos, selon la mesure de votre exploit. Vous connaissez le sénat, pour eux, l’or et la relation commerciale sera plus importante que les mercenaires… Mais c’est moi qui vous défendrai au Conseil, et vous connaissez l’ordre de mes priorités ! Vous voici condamnés à réussir parfaitement.
Akéos était parti avec 4 talents d’or et deux marchands lourds. Pour moi, je vous donne 2 talents d’or et trois navires. Négociez au mieux, vous aurez largement assez de place pour ramener tous les mercenaires que vous pourrez vous payer. Je saurai bien les utiliser tous !
Vous partez demain !»

Chapitre premier

Les Ombres d'Agathocle DidierForcioli